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C’est connu, en Afrique, les croyants ont tendance à ajouter dans la tasse de la religion quelques gouttes de tradition. Comme au Sénégal, où le fait de donner le Sukeuru Kor durant le mois de ramadan est devenu une habitude. Littéralement «sucre du ramadan», ce sucre-là n’a, pourtant, rien de comestible, et a un goût plutôt amer pour les belles-filles qui le donnent. C’est que, en fait, ces cadeaux, au fil des temps, sont devenus plus onéreux, aiguisant ainsi l’appétit des belles-familles qui, à leur tour, deviennent plus gourmandes. Les belles-filles, prêtes à tout pour plaire à leurs goro (beaux-parents) et ndieké (belles-sœurs), rivalisent de largesses.

De simple produit alimentaire destiné à soutenir la belle famille durant le mois béni, comme le sucre, le lait ou l’huile, le sukeuru kor s’est mué, à travers les âges, en un produit plus coûteux et haut de gamme. Les belles-filles tissent ainsi un cercle vicieux dont elles ne peuvent plus s’échapper. Certaines, déjà embourbées, supportent malgré elles ces dépenses devenues de plus en plus difficiles à prendre en charge vu la conjoncture économique actuelle. Elles sont prises dans leur propre piège. Mais qu’à cela ne tienne, des techniques sont mises en place par certaines belles-filles pour aborder le virage sans trop de dégâts à chaque mois de ramadan et ainsi rester en pôle position dans le cœur des parents de leur mari chéri.

Un tas de coupons de tissus multicolores entouré de quelques pots d’encens sont posés sur le comptoir d’une boutique du marché Hlm, un des plus grands de Dakar. A côté du comptoir, une jeune dame, la trentaine, fait ses achats. De son porte-monnaie, elle retire quelques billets de banque pour les remettre au gérant de la boutique. Une autre femme qui se tient à ses côtés fait minutieusement l’inventaire des paquets contenants divers articles entassés sur une chaise.

La jeune femme du nom de Diagna Niang s’approvisionne en cadeaux pour aller rendre visite à sa belle-famille qui réside à Mbour. «Pour le moment, j’ai dépensé environ 75 000 francs», comptabilise la jeune dame qui a acheté des tissus bazin, des khartoum (tissus en vogue en période de chaleur, Ndlr) et des pots d’encens. Et ce n’est pas tout, car elle projette d’ajouter, sur les conseils de sa compagne, quelques foulards. Diagna qui est pourtant ménagère dépense sans compter. En fait, elle a trouvé une technique infaillible pour préparer son Sukeuru Kor : l’épargne.

«A la fin de chaque mois de ramadan, je commence à faire des épargnes que je dépense lors du mois de jeûne suivant». Chaque mois, la jeune dame avoue grignoter entre 10 000 et 5 000 francs sur la somme que son mari lui remet pour les dépenses quotidiennes du mois. Un petit «vol» qu’elle justifie en ces termes : «Cet argent, je le dépense pour sa famille (son mari, Ndlr)». Quant à Mama Aïdara, elle a trouvé une autre astuce. Elle participe à la tontine de son quartier. «Si c’est mon tour de la recevoir, je confie l’argent au boutiquier. C’est pour ne pas le dépenser», confie-t-elle. Mama se s’arrange pour recevoir l’argent à l’approche du mois de ramadan. Ce, dit-elle, en discutant avec la trésorière. Une fois en possession de son argent, la jeune femme se dépêche d’acheter des tissus, des voiles et des chapelets qu’elle offre en guise de Sukeuru Kor.

Les belles-mères, sacrées veinardes

Si elle achète des tissus bas de gamme pour ses belles-sœurs, ce n’est pas le cas pour sa belle-mère. «Pour ma belle-mère et mon beau-père, c’est du gagnila. Ensuite, je leur remets une somme conséquente pour le coudre». Et ce n’est pas tout. «Je prépare également de très bons mets pour les envoyer à mes belles-sœurs». Si la pratique du Sukeuru Kor est un moyen d’attirer les faveurs de sa belle-famille, c’est aussi une tendance qui, au fil des années de mariage, perd de sa fréquence. En fait, le plus souvent, la femme convaincue d’une certaine assise dans son ménage, ne voit pas souvent l’utilité de faire de cadeaux onéreux à sa belle famille. Sauf que, certaines belles-mères tiennent à un retour sur investissement.

Kiné Diamé est vendeuse de poisson au «Marché Police» des Parcelles assainies. La cinquantaine, la dame avoue attendre, chaque ramadan, son Sukeuru Kor de la part de sa belle-fille. «Je l’ai fait pendant des années pour ma belle famille». Alors c’est normal, selon elle, que «niou fayma sama bor (que l’on me rembourse mes dettes, Ndlr». Baye Sall est boutiquier. Il n’est pas contre le Sukeuru Kor, mais à condition que son argent n’y passe pas. «Si les femmes veulent plaire aux beaux-parents, c’est bien. Mais, ajoute-t-il, il est hors de question que je dépense pour des choses que la religion ne reconnaît pas». Justement, interrogé sur la question, l’imam Dia de l’Unité 13 des Parcelles assainies met cette pratique hors du champ de la religion et sur le compte des traditions.

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